02/03/2011

Le nourrissage vu des antipodes

Voici un point de vue original qui nous vient d'Australie... j'ai donc décidé d'en faire une traduction quasi complète plutôt qu'un résumé...j'espère que je n'aurai pas trop déformé la pensée de l'auteur....

WINGSPAN For birds and birdwatchers Vol. 18 n°1, mars 2008, p.16-19

Feed the Birds

Feeding of wild birds is common, but is it a good thing?

Darryl Jones

 

« Chacun sait évidemment que nourrir les oiseaux est mauvais. Il est bien connu que le nourrissage répand les maladies, cause l’obésité, affecte la  santé, attire des espèces agressives, favorise celles qui sont déjà surabondantes et mène à la dépendance à la nourriture fournie par l’Homme. C’est pourquoi il est évident que nourrir les oiseaux est une pratique nuisible et hors de propos, entreprise principalement par des gens qui ne se soucient pas réellement de la nature. »

Pour les ornithologues et amoureux de la nature australiens, les affirmations ci-dessus sont probablement familières, aussi bien comme sentiment privé que comme opinion exprimée publiquement. Tellement bien établies et acceptées en apparence, qu’elles sont en général considérées comme évidentes. «  Chacun sait surement….. »

Evidemment, comme chaque ornithologue qui a récemment visité l’Amérique du Nord ou l’Europe l’attestera, l’attitude vis-à-vis de la faune sauvage dans ces pays ne peut guère être plus différente. Non seulement le nourrissage dans les jardins est archi-répandu, et pas seulement la fourniture de petite quantité de déchets de la table, mais c’est même devenu une industrie fournissant un ensemble de graines, nourriture, mangeoires et conseils. De plus ces pratiques sont activement conseillées par les organisations de protection des oiseaux.

Une telle différence de perception mérite donc d’être étudiée de plus près, surtout que, d’un point de vue global, ce sont les Australiens qui sont l’exception ! Presque toutes les organisations australiennes de protection des oiseaux sont ouvertement opposées à cette pratique de nourrissage, même si seules quelques-unes ont voulu faire appliquer leur position au niveau politique, en particulier dans les parcs et réserves où les problèmes d’interactions humains - faune sauvage et de santé de la faune sauvage sont surveillés de près.

Etant donné cette opposition officielle en Australie, il doit sembler probable que le nourrissage soit assez peu commun dans le pays. En réalité, à la grande surprise de beaucoup, le taux de participation au nourrissage  ici est quasiment identique à ceux des USA et de Grande-Bretagne. Plusieurs études ont confirmé que de 38 à 57 % des ménages nourrissent régulièrement les oiseaux. Les Australiens aiment attirer les oiseaux par la nourriture malgré la désapprobation « officielle ». Cela mérite donc un débat de qualité. Quels sont les points importants ?

àUne main secourable ?

Dans l’hémisphère Nord, le nourrissage à grande échelle est vu en général comme une réponse humaine à la situation des petits oiseaux souffrant des conditions difficiles de l’hiver. Pour les oiseaux sédentaires à l’arrivée de la neige et du gel, la disponibilité de nourriture donne de meilleures chances de survie. Le nourrissage a donc été traditionnellement une activité hivernale. Il y a cependant maintenant des tentatives de promouvoir une assistance tout le long de l’année à des oiseaux privés de leurs milieux naturels ; en effet, en G-Bretagne, la survie des certaines espèces a été mise sur le compte du nourrissage dans les jardins.

Il n’y a cependant aucune région australienne où les conditions hivernales correspondent à celles d’Europe ou d’Amérique du Nord. En effet , il n’y a pas de preuve de l’influence du climat sur la survie des oiseaux en hiver. De plus la plupart des nourrisseurs le font toute l’année et attirent principalement des espèces communes qui réussissent bien en milieu suburbain . Dans le contexte australien, il est donc difficile de prétendre que le nourrissage aide à « augmenter la survie d’oiseaux vulnérables ».

à Pourquoi les gens nourrissent-ils les oiseaux ?

On aurait pu s’attendre à ce que les chercheurs posent cette question assez évidente. En fait, il semble que la réponse est trop évidente pour être posée : les gens nourrissent les oiseaux pour les voir de plus près. Mais encore ? P.Howard a interviewé des nourrisseurs à Brisbane. Sa première impression est celle d’une passion et d’un engagement : ces gens se soucient réellement de « leurs » oiseaux et consacrent beaucoup d’efforts et de temps, sans parler d’argent - à approvisionner leurs visiteurs sauvages. Pendant que la majorité reconnaissait qu’ils nourrissaient les oiseaux car « ils leur donnaient du plaisir », une proportion significative mettait en avant une sorte de « réparation » des dégâts faits par l’Homme sur la nature. Typiquement : « Nous avons fait tellement de dégâts à l’environnement. Je voulais donner quelque chose en retour à la Nature ».

Cette étude montre aussi que beaucoup de nourrisseurs se sentent très concernés par l’impact possible de cette pratique sur les oiseaux. Beaucoup listent les mêmes sujets que les opposants au nourrissage - maladies, mauvaise nourriture, aide aux « mauvaises » espèces - mais, tout en connaissant l’attitude « officielle », semblent ne pas pouvoir ou vouloir demander conseil.

àLe nourrissage encourage-t-il le « bludging » (paresse en argot) ?

L’un des points les plus importants aussi bien pour les opposants et les défenseurs du nourrissage est la possibilité que les oiseaux deviennent dépendants des sources artificielles de nourriture.  Un nourrisseur disait « Je ne veux pas en faire des « feignasses de chômeurs » (traduction libre de « dole bludger »). Potentiellement, les oiseaux qui deviendraient dépendants à la nourriture fournie par l’homme pourrait perdre la possibilité de trouver ses aliments naturels, être perturbés si la source de nourriture régulière et d’accès facile venait à disparaître et même mourir de faim à long terme. Certains pensent même que s’ils partaient en vacances pour une période un peu longue, les oiseaux souffriraient et mourraient. Ce sujet a été inscrit dans la « Règle d’Or » du nourrisseur : une fois que vous commencez, vous ne pouvez plus vous arrêter.

Cette question a été étudiée chez une espèce très souvent nourrie dans les jardins suburbains : la Pie d’Australie. De nombreuses études montrent que beaucoup de pies urbaines exploitent la nourriture de leurs généreux voisins humains. Nous pensions que la disponibilité du fromage, viande hachée, saucisse ou croquettes pour animaux était si grande que la difficile recherche de vers de terre ou de larves serait vite oubliée. Plus, nous pensions que l’élevage d’une nichée pleine de jeunes en permanence affamés aurait rendu l’usage des mangeoires irrésistible à l’approche de l’envol. En fait, à notre grande surprise, bien que la nourriture humaine soit utilisée, la majorité de la nourriture, aussi bien des adultes que des jeunes, était formé d’invertébrés. Notre impression fut que la nourriture artificielle était plus ou moins utilisée comme un casse-croûte, un café et un Tim-Tam (barre chocolatée) incapable de nourrir des jeunes. Tant mieux si vous pouvez en profiter par un petit matin frisquet mais pas essentiel. Cette étude fait partie d’un ensemble international de recherches dont aucune n’a montré que les oiseaux - du moins les adultes nourrissant des jeunes - ne sont devenus dépendants de la nourriture artificielles. Partout la nourriture naturelle reste dominante. Les conséquences sur les jeunes nourris depuis leur naissance à proximité de mangeoires sont encore à l’ étude.

Ce ne sont pas les oiseaux qui sont devenus dépendants à la nourriture humaine, ce sont les humains qui deviennent dépendants : ils sont persuadés qu’ils permettent à la nature de fonctionner, quand en fait, ils ne font que lui fournir un sandwich. Les convaincre de ce fait sera l’un de nos plus grands défis !

à Est-ce contaminant ?

Un des sujets associé avec le plus de certitude au nourrissage est qu’il facilite la dispersion des maladies. Par nature les mangeoires attirent inévitablement beaucoup d’oiseaux ensemble, parfois en grande densité. Si des individus infectés sont concernés, la dispersion des microbes sera très probablement augmentée, surtout si les matières fécales sont mélangées avec la nourriture. C’est pourquoi  l’hygiène des lieux de nourrissage est un sujet majeur, faisant l’objet d’une attention soutenue dans la littérature et dans les conseils prodigués par ceux qui défendent le nourrissage. Néanmoins, la propreté des mangeoires est virtuellement impossible à obtenir et nombre d’études récentes ont pointé des niveaux élevés d’hygiène insuffisante.

L’attention à ce sujet a été augmentée par l’épidémie bien documentée de Trichomonas chez les Verdiers de Grande-Bretagne et de Mycoplasma conjuntivitis chez le Roselin familier ( Carpodacus mexicanus - House finch), la dispersion ayant été fortement corrélée dans les deux cas avec les mangeoires. Ironiquement, les études détaillées de la géographie et de l’intensité de la contagion de la « Maladie du Roselin » sont fondées principalement sur les rapports des participants au Projet « Feeder Watch », un réseau  très apprécié des amateurs qui enregistrent les oiseaux qui visitent leurs mangeoires. Ce projet et des projets du même genre en Grande-Bretagne ( Garden BirdWatch) ont fourni des informations inestimables sur des sujets très variés qui seraient restées hors de portée des chercheurs.

En Australie, les principales maladies concernées sont une forme virulente d’entérite et la «  Maladie des plumes et du bec des psittacidés », qui affectent toutes les deux les Loris : on considère généralement que l’extension et la prévalence de ces maladies  sont liées à la mauvaise hygiène des mangeoires. Actuellement, les épidémies de ces infections semblent localisées à la périphérie de Sydney, bien que des cas soient périodiquement rapportés au travers de l’Australie.

àTrop d’alarme tue le message

Les arguments impliquant de telles épidémies chez les oiseaux fréquentant les mangeoires sont indéniablement forts et logiques : les infections sont beaucoup plus probables dans des conditions d’affluence. Pour une large majorité  des personnes engagées dans le nourrissage, ces évènements gênants arrivent presque toujours ailleurs. La plupart des nourrisseurs ne voient jamais la chair pourrissante, les becs déformés ou les plumes manquantes des oiseaux malades. De même, très peu peuvent témoigner de l’effet d’une plus grande prédation, d’une nourriture inadéquate, de la perte des techniques de nourrissage ou des quelques-unes des nombreuses menaces avancées par les opposants au nourrissage.  Leur évidence est improbable à cause de leur effet à long terme et additif, leur rareté ou de leur incapacité à interpréter leurs observations. Ou, bien sûr, parce qu’il est possible qu’elles ne se réalisent pas.

Le contraste apparent entre l’annonce de terribles effets du nourrissage par les opposants et l’absence de ceux-ci dans l’expérience de la plupart des nourrisseurs réduit l’efficacité des tentatives le nourrissage. C’est un phénomène banal dans beaucoup de situations où le discours officiel contredit l’expérience personnelle ( le syndrome «  Le tabac nuit à la santé , mais pas à la mienne »). Le résultat peut être une réduction de l’autorité du discours perçu, surtout si l’avis est trop sur le ton du jugement. Pour beaucoup de nourrisseurs qui se soucient clairement de leur interaction avec la nature, de telles condamnations sont des preuves évidentes d’un mépris sans cœur « pour les choses vraiment importantes ». Une approche éducative qui débute par une reconnaissance de la forte motivation éthique de la plupart des nourrisseurs a probablement plus de chances d’être efficace qu’une désapprobation officielle.

à Tout nourrissage change les choses

Bien que très peu d’études ont été conduites spécifiquement sur les effets du nourrissage de la faune suburbaine, un grand nombre de recherches ont été entreprises sur le rôle de la nourriture dans l’écologie des animaux. Ces études ont étudié l’impact de l’apport d’un supplément de nourriture à un vaste éventail d’espèces, et sont particulièrement utiles pour déterminer dans quelle mesure de la nourriture supplémentaire peut aider au sauvetage d’espèces en danger. Bien que ces études ont étudié divers aspects de l’écologie et du comportement, certaines conclusions sont si partagées qu’elles sont virtuellement générales. Globalement, fournir de la nourriture - même en quantité modeste - amène à nicher plus tôt, à faire plus de tentatives de nidification et à la production de plus de jeunes par saison. Seules une poignée d’études de ce genre ont été conduites en milieu suburbain mais tous ont des conclusions semblables : un peu d’apport, spécialement juste avant la ponte, amène à une activité reproductive plus précoce et plus productive parmi de nombreuses espèces.

Etant donné ces résultats, il n’y a pas de doutes que le nourrissage de l’avifaune suburbaine altère la nature des communautés locales d’oiseaux. Pour les espèces assez intelligentes, hardies et agressives pour profiter de ces apports, il est extrêmement probable qu’elles ont augmenté en effectifs.  Au contraire, les espèces qui tolèrent moins les humains ont sans doute du mal à entrer en compétition : les fringilles locaux, par exemple, qui pourraient exploiter toutes les graines fournies, semblent rarement le faire en banlieue. Mais ce sont seulement des hypothèses et suggestions du moment ; pour améliorer notre compréhension, il faudra des études spécifiques.

Indépendamment de nos opinions personnelles sur le nourrissage, il n’y a aucun doute que le nourrissage va continuer et très probablement augmenter. Les gens n’ont pas tendance à arrêter de faire ce qui leur fait plaisir. Et contrairement à nos mythologies, les Australiens sont parmi les sociétés les plus urbanisées du monde : la plupart d’entre nous vivent en grande ville, qui vont continuer à s’agrandir et submerger le bush environnant. Le processus global d’urbanisation augmente la distance entre les gens et la nature, aboutissant à ce qu’on a appelé «  la fin du contact ». Certains s’inquiètent profondément de l’avenir d’une éthique de la conservation quand de plus en plus de gens ne peuvent - ou ne veulent - pas entrer en contact avec la nature, particulièrement sous la forme de la faune sauvage. Pouvoir attirer et interagir avec des visiteurs sauvages apparaît comme un antidote facile à la mise à l’écart des urbains vis-à-vis de la « nature sauvage ».

Le nourrissage va continuer, même si les gens plutôt que les oiseaux en seront les principaux bénéficiaires. Ce dont ceux qui nourrissent les oiseaux ont besoin sont des conseils sur la manière de le faire en minimisant le plus possible les risques et dommages pour les oiseaux tandis qu’augmente la pratique populaire.

Commentaires

Celà enchante ma journée de mettre retrouvé par hazard sur votre blog, je trouve que les billets sont vraiment bien écrit et les billets sont sympa.

Écrit par : 2ememain | 11/01/2012

Les commentaires sont fermés.