13/06/2011

Les envahisseurs sont-ils vraiment si gênants ?...

Concerns regarding the scientific evidence informing impact risk assessment and management recommendations for invasive birds

Strubbe Diederik, Shwartz Assaf, Chiron François

Biol. Conserv. (2011), doi:10.1016/j.biocon.2011.05.001

 

 

L'étude des espèces d'oiseaux invasives et du danger qu'elles sont censées apporter a amené Kumschick and Nentwig (2010) à classer les espèces en fonction de leur danger supposé et de proposer l'éradication de certaines espèces à cause du danger qu'elles représentent pour la biodiversité. Les auteurs ont voulu réévaluer le risque représenté par ces espèces.

 

Rappelons qu'une espèce invasive est une espèce qui n'est pas originaire d'une région et dont l'introduction par les humains cause des dégats économiques ou environnementaux. Il n'a pas été possible jusqu'à présent d'identifier les caractéristiques qui permettraient de prévoir qu'une espèce risquait d'être invasive. De toute façon, de nombreuses espèces ont été relâchées involontairement ( chez les insectes par exemple). 

K&N ont utilisé pour classer les espèces d'oiseaux invasives en Europe une classification adaptée de celle utilisée pour les mammifères. Ils ont trouvé que les oiseaux posaient moins de problèmes que les mammifères sauf certaines espèces d'oiseaux qui atteignaient le rang des mammifères les plus gênants. Ces mammifères sont l'objet de mesures d'éradication, ce qui n'est pas le cas des espèces d'oiseaux.En désaccord avec un article récent ( Blackburn et al. 2009), K&N prétendent que plusieurs espèces exposent l'environnement à un risque élevé.

Les auteurs ont donc voulu réexaminer la validité des méthodes employées par K&N et vérifier si les estimations avancées permettaient d'affirmer la nécessité de l'éradication de ces espèces.

 

Ibis groupe La Couarde bagué red.jpg

 

                          Comme quoi ils n'ont pas très peur de l'Homme... remarquez les bagues colorées ( Ile de Ré)

 

K&N ont dressé une liste de 26 espèces d'oiseaux introduites en Europe avant 1984 et qui avaient leur zone de répartition entièrement en dehors d'Europe.A partir de la bibliographie qui leur a été consacrée, les impacts environnementaux ont été classés entre compétition, prédation, hybridation, transmission de maladies, caractère herbivore et impact sur le fonctionnement des écosystèmes. Les dommages économiques ont été classés en 6 catégories : dommage à l'agriculture, au bétail, à la forêt, à la santé humaine, aux infrastructures et à la vie sociale.Chaque impact est noté de 0 à 5. La notation est pondérée par la proportion de sol européen occupé par cette espèce.Ils en tirent donc un classement. Les auteurs se sont focalisés ici sur les 5 espèces ayant le plus mauvais classement chez K&N qui proposaient leur éradication ( Bernache du Canada, Ibis sacré, Erismature rousse, Perruche à collier et Conure veuve ).

Les auteurs ont repris chacun indépendamment les publications citées par K&N, vérifiant si les effets cités étaient anecdotiques ou généraux, proposant une note qui tenait aussi compte d'éventuels effets positifs. Leurs résultats ne différant pas fortement entre eux trois, ils en ont fait une moyenne.

 

Erismature rousse 1 Londres fev07 red.jpg

La cause principale de l'introduction de l'Erismature rousse : le goût des Anglais pour cet oiseau ( ici à Londres)

 

A une exception près, les résultats des 2 équipes diffèrent notablement :

                                 

 

Impact environnemental

Impact économique

 

K&N

article

K&N

article

Bernache du Canada

15

10

21

11,3

Erismature rousse

8

7

0

0

Ibis sacré

9

5,7

5

2,7

Perruche à collier

4

2

11

5,7

Conure veuve

1

0

6

3,3

 

Dans les 2 cas, les dangers environnementaux les plus graves viennent de la compétition et de l'hybridation. Si l'on devait insérer ces oiseaux dans le classement des 20 mammifères les plus gênants, une seule espèce serait présente (la Bernache, 12 ème) contre 3 chez K &N. Les auteurs trouvent un risque économique à peu près équivalent au risque environnemental alors que K&N voit ce dernier deux fois plus fort.

L'exemple de l'Ibis sacré illustre la différence de notation : K&N lui attribuent la note 5 pour la prédation ( "effet déterminant dans le déclin de nombreuses espèces" menant des espèces vulnérables à des disparitions locales), mais il ne suffit pas de voir un Ibis prédatant une espèce vulnérable pour répondre à cette définition. Or les citations utilisées (Yesou et Clergeau 2006 par ex.) signalent " les cas soulignés ci-dessus semblent n'avoir eu aucun impact sérieux sur les populations de l'espèce prédatée". Les auteurs lui ont donc attribué au maximum la note 3 ("Déclin reconnu d'une ou plusieurs espèces locales").

En revanche les auteurs sont d'accord avec K&N pour dire que l'Erismature rousse représente le principal danger pour l'Erismature à tête blanche à cause des hybridations possibles.

Les auteurs sont d'accord avec Blackburn ( 2009) pour dire qu'il y a peu de preuves que les oiseaux invasifs ont un impact sérieux sur les espèces autochtones par compétition ou prédation . Cependant Blackburn soupçonne un rôle dans la dispersion des maladies, alors que les auteurs et K&N mettent plus en avant l'importance de la compétition et l'hybridation. Cela expliquerait que les mammifères présentent plus de dangers pour la faune locale, par l'importance de leur prédation alors que les oiseaux agiraient surtout par compétition, ce qui mènerait plus difficilement à une disparition des espèces locales. Chez les plantes en revanche, la compétition est un facteur majeur de déclin de la biodiversité.

 

Bernache et bouillon d'eau Londres fev07 retaillée_colorée.jpg

 

                                  Elle en fait bien du bruit, la présence de la Bernache du Canada !....;-)

 

Les auteurs discutent ensuite de la validité de la méthode employée par K&N pour estimer l'impact d'une espèce, signalant par exemple qu'une même espèce n'a pas forcément le même impact dans toute la zone envahie. On manque cruellement à l'heure actuelle d'étude précise sur l'écologie de ces espèces.

L'éradication, qui a fait ses preuves dans un certain nombre de cas de mammifères, peut être contre-productive si elle n'est pas faisable : il faut non seulement que cela soit techniquement possible mais qu'on empêche aussi toute nouvelle introduction. Il faut aussi que cela n'ait pas d'effet indésirable ( l'éradication des chats a fait se multiplier les lapins dans l'île Macquarie) et que ce soit accepté par le public. L'éradication de la Conure veuve aux USA, dont les nids causent de nombreux problèmes aux installations électriques, a été jugée moins rentable que la simple élimination des nids gênants.

Les auteurs concluent en rappelant qu'ils ne sont pas opposés par principe à l'éradication mais soulignent, après de nombreux autres auteurs, la faiblesse ou le caractère anecdotique de beaucoup de preuves d'impact négatif chez de nombreuses espèces invasives. sans parler du risque de réactions négatives de la part des habitants...

 

 

S. Kumschick and W. Nentwig (2010): Some alien birds have as severe an impact as the most effectual alien mammals in Europe

 Biological Conservation Volume 143, Issue 11, November 2010, Pages 2757-2762

16:43 Écrit par Fr dans exotiques | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Bon article mais je suis déçu que la partie la plus alléchante du teasing "l'impact des perruches bruxelloises sur les sittelles" ne soit mentionnée nulle part. Peut-être l'occasion d'un prochain article sur ce blog ?

Écrit par : Jojo | 14/06/2011

Désolé, ce n'était pas du teasing, mais juste une manière de situer Diederik pour les lecteurs....
Frédéric

Écrit par : Frédéric Malher | 14/06/2011

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