21/06/2011

Les espèces exotiques sont-elles toujours gênantes ?

Ne juger pas les espèces sur leurs origines

 

Mark A. Davis et 18 autres signataires

NATURE | VOL 474 | 9 JUNE 201 p154

 

 

Remarque pour ceux qui sont habitués des papiers anglophones sur les espèces invasives : j’ai traduit « alien » par exotique et « native » par locale

 

Les protecteurs de l’environnement devraient estimer les organismes sur leur impact environnemental plutôt que sur le fait d’être ou non locaux.

 

Ces dernières décennies, les espèces « exotiques » ont été vilipendées pour mener les espèces locales à l’extinction et en général polluer les milieux « naturels ».Volontairement ou non, des telles stigmatisations ont aidé à créer un préjugé croissant contre les espèces importées qui a été adopté par le public, les protecteurs, les planificateurs et les politiques, aussi bien que de nombreux scientifiques du monde entier.

De plus en plus, l’intérêt pratique de la dichotomie espèces exotiques/locales dans le domaine de la protection diminue et devient même contre-productif.Cependant de nombreux protecteurs considèrent toujours cette distinction comme un principe de base.

Les approches gestionnaires doivent reconnaître que les systèmes naturels du passé ont changé sous l’action du changement climatique, de l’eutrophisation à l’azote, l’urbanisation croissante et d’autres changements d’utilisation du paysage. Il est temps pour les scientifiques, et les aménageurs et politiques, de se débarrasser de cette conception de la dichotomie exotique/local et d’adopter des conceptions plus dynamiques et pratiques pour la conservation et la gestion des espèces - conceptions mieux adaptées à notre planète qui change rapidement.

Le concept d’« espèce locale » a été émis pour la première fois par le botaniste anglais John Henslow en 1835. A la fin des années 1840, les botanistes ont adapté les termes local / exotique du droit commun pour les aider à distinguer les plantes qui constituent la « vraie » flore britanniques des apports artificiels.

Au siècle dernier, de nombreux botanistes et quelques zoologistes ont décrit et étudié des espèces introduites sans savoir que d’autres faisaient de même. Au moment où l’écologiste britannique écrivait son fameux « Ecologie des invasions par les animaux et les plantes » (1958), environ 40 scientifiques publiaient des descriptions d’espèces exotiques, sans qu’un consensus se soit fait sur l’importance d’une intervention si on introduit des espèces exotiques.

Ce n’est qu’en 1990 que la « biologie de l’invasion » est devenue une discipline à part entière. Les partisans de la protection de la biodiversité et de la restaurationdes milieux, en partie nourris par le livre d’Elton, usèrent de métaphores militaires et de craintes exagérées de dommages imminents pour répandre le message que les espèces introduites sont les ennemies de l’Homme et de la nature.

Evidemment, certaines espèces introduites par les humains ont amené à des extinctions et ont diminué d’importants services écologiques, tels que la propreté de l’eau ou les ressources en bois. A Hawaii, par exemple, la malaria aviaire - probablement introduite vers 1900 quand les colons européens ont apporté des oiseaux chanteurs et gibier - ont tué plus de la moitié des espèces autochtones des îles. La Moule zébrée ( Dreissena polymorpha) , native des lacs du sud-ouest de la Russie et accidentellement introduite en Amérique du Nord à la fin des années 1980, a coûté à l’industrie électrique et aux utilisateurs d’eau US des centaines de millions (certains parlent de milliards) de dollars de dommage en bouchant les tuyaux.

Mais beaucoup de craintes amenant l’idée générale que les espèces introduites présentent une menace apocalyptique à la biodiversité ne sont pas fondées sur des données. Prenons l’article écrit en 1998 concluant que les espèces invasives sont la 2èmeplus grande menace sur les espèces menacées ou en danger après la destruction des habitats. Peu d’information utilisée pour étayer ce rapport correspondait à des données, comme l’ont soigneusement noté les auteurs du rapport. En effet, de récentes analyses suggèrent que les invasives ne représentent pas une menace majeure de disparition pour la plupart de espèces dans la plupart des milieux -les prédateurs et pathogènes dans îles et les lacs étant les principales exceptions. En fait, l’introduction d’espèces exotiques a presque toujours augmenté le nombre d’espèces dans une région.

Les effets des espèces exotiques peuvent varier dans le temps, et les espèces qui ne posent pas de problèmes maintenant peuvent en poser dans l’avenir, spécialement dans les milieux qui changent rapidement.

 

PREJUGES BIOLOGIQUES

 

L’origine locale n’est pas un signe d’adéquation évolutive ou d’une espèce ayant des effets positifs. L’insecte couramment soupçonné de tuer plus d’arbres que tout autre en Amérique du Nord est la locale « abeille des pins de montagne »Dendroctonus ponderosae .Classer les êtres vivants selon leur accord aux standards culturels d’appartenance, citoyenneté, correction et moralité ne fait pas avancer notre compréhension de l’écologie. Ces dernières décennies, cette perspective a mené beaucoup d’efforts de conservation et de restauration vers des chemins qui ont peu de sens écologiques et économiques.

Prenons l’éradication de la « Griffe du Diable » ( Martynia annua ), introduite du Mexique en Australie au 19ème siècle, probablement comme variété horticole. Ces 20 dernières années, le Service des Parcs et de la Faune des Territoires du Nord, avec des centaines de volontaires, a arraché à la main les plantes le long de 60 km du lit d’un cours d’eau du Gregory National Park.

Aujourd’hui, la Griffe du Diable est toujours présente dans le parc et abondante dans les élevages de bétail adjacents. Est-ce que cet effort en valait la peine ? Il y a peu de preuves que l’espèce ait jamais mérité une gestion aussi intensive - elle ne change pas substantiellement le caractère fondamental de son milieu en réduisant la biodiversité ou en altérant le cycle des éléments nutritifs.

Un autre exemple est la tentative US d’éliminer les tamaris ( Tamarix spp.), introduits d’Europe et d’Afrique dans les zones arides au 19ème siècle.Ces plantes, résistantes à la sécheresse, au sel et à l’érosion, ont d’abord été les bienvenues aux Etats-Unis, d’abord comme plantes ornementales pour les jardins et plus tard comme ombrage pour les fermiers du désert. Ensuite dans les années 30, quand les apports d’eau se réduisirent dans l’Est de l’Arizona, le centre du Nouveau Mexique et l’Ouest du Texas, ils furent traités de « voleurs d’eau »et plus tard, pendant la 2ème guerre mondiale, d’ « envahisseurs étrangers ». Dès 1942, ils devinrent l’objet d’un plan de suppression sur 70 ans utilisant des herbicides, des bulldozers et le « Broyeur d’arbres LeTourneau » au nom si pittoresque..

Les écologistes ont depuis découvert que les tamaris utilisaient l’eau à un taux comparable à celui de leurs concurrents locaux. Et ces plantes sont maintenant le lieu de nidification préféré de Empidonax trailli extimus, espèce de gobemouche en danger.

On peut soutenir que les tamaris, qui survivent sous un régime hydrologique moyen qui détruit les arbres et buissons locaux, ont un rôle crucial dans le fonctionnement des milieux de bords de rivières modifiés par l’Homme. Cependant, entre 2005 et 2009 seulement, le Congrès US a autorisé la dépense de 80 M $ pour continuer le contrôle et l’éradication des tamaris.

 

NOUVEAUX PRINCIPES DE BASE

 

Qu’est-ce qui devrait remplacer maintenant la distinction local / exotique comme principe de base pour la conservation et la gestion de la restauration ?

La plupart des communautés humaines et naturelles sont formées maintenant à la fois de résidents à long terme et nouveaux arrivants, et des écosystèmes apparaissent qui n’avaient jamais existé avant.. Il est illusoire d’essayer de restaurer les écosystèmes à l’état historique « juste ». Par exemple, sur les 30 plans d’éradication de plantes entrepris depuis 1996 aux Galapagos, seulement 4 ont été couronnés de succès. On doit accepter l’existence de « nouveaux écosystèmes » et intégrer de nombreuses espèces exotiques aux plans de gestion, plutôt que de tenter de réussir la tâche souvent impossible de les éradiquer ou de réduire leur abondance de manière drastique. En effet de nombreuses espèces que beaucoup considèrent comme autochtones sont en fait des exotiques. Par exemple, le Faisan à collier, le symbole de l’état du Dakota du Sud, n’est pas natif des grandes plaines d’Amérique du Nord, mais fut importé d’Asie comme gibier dans la 2èmemoitié du 19ème siècle.

Particulièrement, les décisions de politique et de gestion doivent tenir compte des effets positifs de nombreux exotiques. Pendant les années 1990, le Département US d’Agriculture ( USDA) a déclaré plusieurs espèces de Chèvrefeuille introduites et a interdit leur vente dans plus de 25 états. L’ironie est que, des années 60 aux années 80, l’USDA avait introduit les mêmes espèces dans des projets de mise en valeur des terrains et d’amélioration de l’habitat des oiseaux. Des données récentes suggèrent que les premières intuitions de l’agence ont pu être appropriées. En Pennsylvanie, plus de chèvrefeuille introduit signifie plus d’oiseaux locaux. De même la dispersion des plantes locales produisant des baies se fait mieux là où il y a plus de chèvrefeuilles exotiques.

Il est clair que les agences et organisations s’occupant de ressources naturelles devraient fonder leurs plans de gestion sur des preuves solides et non sur des craintes non fondées de dégâts causés par les exotiques. Une autre étape intéressante serait pour les scientifiques et les professionnels de la protection de convaincre le public que beaucoup d’espèces exotiques sont utiles.

 

Nous ne suggérons pas que les protecteurs abandonnent leurs efforts pour limiter les problèmes sérieux causés par certaines espèces introduites, ou que les gouvernements devraient arrêter d’essayer d’empêcher les espèces potentiellement dommageables sur leur territoire. Mais nous insistons auprès des protecteurs et des gestionnaires du territoire d’organiser leurs priorités autour de savoir si les espèces produisent des bénéfices ou menacent la biodiversité, la santé humaine, les services écologiques et l’économie. A près de deux siècles de l’introduction du concept d’ « origine locale »,il est temps pour les protecteurs de se concentrer beaucoup plus sur les fonctions d’une espèce et beaucoup moins surson lieu d’origine.

17:24 Écrit par Fr dans exotiques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.