21/03/2014

Les espèces introduites sont-elles aussi dangereuses que ça ?

Menaces exercées par les oiseaux introduits sur les espèces autochtones

(Threats from introduced birds to native birds. Jack Baker, K.J.Harvey et K.French (2014) Emu, 114, 1-12 )

Abstract : Cet article passe en revue la bibliographie documentant les interactions entre espèces d’oiseaux introduites et autochtones. De manière surprenante, il ne s’est trouvé que 10 cas d’une espèce introduite impliquée dans un processus menaçant une population d’oiseaux autochtones et menant à une disparition. La conclusion à tirer est qu’il y a peu de preuves que les oiseaux introduits constituent une menace majeure pour la diversité aviaire globale.

 Les priorités en matière de conservation pour suivre les interactions entre espèces autochtones et introduites sont :

- des politiques et pratiques  très précautionneuses pour éviter de futures introductions

- améliorer nos connaissances à propos de  ces interactions

- gérer les menaces là où elles affectent le maintien ou le retour d’espèces d’oiseaux insulaires menacées ou endémiques

- gérer la menace d’hybridation

- une gestion économe et pratique qui définisse les menaces à la diversité aviaire.

 

Attention : cet article ne concerne pas tous les problèmes causés par les espèces d’oiseaux introduites, seulement les menaces que ces espèces font peser sur les espèces d’oiseaux locales.

 

Dans Introduced birds of the World, Long en 1981 liste 426 espèces qui ont été transportées par l’Homme d’une région à ne autre. Plus de la moitié de ces espèces ont échoué à s’établir.

L’UICN considère que les espèces invasives sont une des causes principales des extinctions animales et une des principales menaces pour la sécurité alimentaire, la santé humaine et animale et la biodiversité. Dans la liste des 100 pires espèces invasives (Lowe et al 2000), on trouve 3 espèces d’oiseaux : le Martin triste ( Acridothes tristis), le Bulbul à ventre rouge ( Pycnonotus cafer) et l’Etourneau sansonnet ( Sturnus vulgaris).

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On va beaucoup en parler dans cet article, alors voici le Martin triste ( photo D.Daniels)

Puisque la politique de conservation de la Nature est toujours limitée par des problèmes d’argent, l’accent a été mis sur le danger principal pour la biodiversité : la disparition de population d’espèces autochtones. Pour certains mammifères introduits, on croule sous les preuves du danger que cela peut représenter pour certaines populations d’oiseaux ( introduction de rats sur des  îles où nichent des oiseaux de mer par exemple). En est-il de même pour les oiseaux introduits ?

 

Méthode

Recherche dans la bibliographie depuis 1965, à propos des 31 espèces définies comme invasives dans le GISD http://www.issg.org/database/welcome/  et de leurs interactions avec les espèces autochtones. Cela donna un ensembles de 1700 articles auxquels s’y ajoutèrent d’autres grâce aux articles qui les citaient. Tous les continents (sauf l’Antarctique) ainsi que les îles océaniques sont concernés.

En ne gardant que les articles qui traitaient des conséquences des introductions sur les oiseaux autochtones, il resta un corpus de 94 articles.

Les interactions sont classées en 7 catégories : compétition pour les sites de nid, compétition pour la nourriture,  compétition comportementale, prédation, parasitisme des couvées, hybridation et maladies.

Pour les arguments montrant les interactions, il y a 4 niveaux : (1) théorique, (2) anecdotique (observations ponctuelles ou sur de petits échantillons), (3) quantitative avec 2 niveaux (a) preuve par corrélation sans preuve de causalité (b) preuve de causalité

 

Etude des arguments montrant les interactions entre espèces introduites et autochtones

Compétition pour les sites de nidification

Sur 33 articles sur le sujet, 27 concernent des espèces cavicoles. 12 espèces sont concernées dont le Martin triste, l’Etourneau, la Tourterelle turque, le Moineau domestique et la Perruche à collier. Seules deux espèces   pouvaient être considérées comme une menace : avec une argumentation faible pour la Perruche de Pennant dans l’île de Norfolk au nord de la Nouvelle-Zélande et une argumentation forte pour la Perruche à collier en Europe.

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Et pourtant elle en cherche des sites de nidification !...(photo Wikipedia)

Compétition pour la nourriture

Sur 12 articles qui ont signalé une compétition pour la nourriture de la part de 6 espèces (dont le Martin triste, l’Etourneau et la Tourterelle turque), il n’y a que celui consacré au Zosterops du Japon qui signale un danger pour les passereaux à Hawaii.

Compétition comportementale

Le comportement agressif, en particulier pour le territoire, habituel entre espèces autochtones, est soulevé par 34 articles sur 10 espèces introduites dont la Bernache du Canada, le Martin triste, l’Etourneau, le Moineau domestique, le Canard colvert et le Cygne tuberculé.

Des preuves par corrélation sont apportées à propos de la Pie australienne (en Nouvelle Zélande), du Martin triste (aux Seychelles et à Tahiti),du Bulbul à ventre rouge (à Tahiti).

Bulbul ventre rouge Pekka Fagel.jpg

 

Ce n'est pas exactement le ventre qui est rouge chez ce Bulbul ... (photo Pekka Fagel)

L’impact du Moineau à Mexico est plus discuté car est-ce la présence du Moineau ou le milieu urbain où il s’est établi qui est la cause de la diminution des oiseaux autochtones ?

Prédation

Il y a 14 articles qui rapportent des cas de prédation de la part de 10 espèces introduites (dont le Martin triste, le Corbeau familier, l’Ibis sacré). Il n’y a de fortes probabilités de l’effet de la prédation que par le Martin triste (mais aussi d’autres cas où il n’a pas d’effet…). Il n’y a pas de cas démontrant la menace d’extinction causée par la prédation par un oiseau introduit. A Tahiti, la coïncidence entre l’introduction du Busard de Gould (Circus approximans) et du rat a fait accuser le rapace d’être la cause de la disparition de deux espèces locales d’oiseaux et de la diminution d’autres, mais le rat en est une cause nettement plus probable. Même scénario avec l’Effraie masquée (Tyto novaehollandiae) introduite sur l’île Lord Howe.

Parasitisme de couvées

Un seul article signale un problème de parasitisme : le  Vacher luisant (Molothrus bonariensis) introduit à Porto-Rico a été trouvé parasitant 17 espèces locales dont une endémique.

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Mérite quand même bien son nom, le Vacher luisant ! (photo Juan Carlos Melillo)

 

Hybridation

On a trouvé 21 articles citant 6 espèces introduites, dont la Perdrix chukar, la Perdrix bartavelle, le Canard colvert et l’Erismature rousse. De fortes probabilités d’impact ont été trouvées pour le Canard colvert et l’Erismature rousse ainsi que parmi les espèces de Perdrix par introgression de la Perdrix chukar.

Maladies

On a trouvé 17 articles évoquant le risque de transmission de maladies ou de parasites par 9 espèces introduites, dont le Martin triste, la Poule domestique et le Pigeon biset féral. Des éléments semblent mettre en cause Trichomonas transporté par le Pigeon pour le déclin de la Tourterelle des Galapagos. Le rôle de Plasmodium est fortement suggéré dans le déclin d’oiseaux endémiques d’Hawaii mais le rôle de vecteur du Zostérops introduit n’est pas démontré : on pense plus à une introduction ancienne du parasite par des migrateurs avec un moustique introduit en 1826 comme vecteur. Autre cas, la variole aviaire introduite par les volailles d’élevage a fait beaucoup de dégâts chez les endémiques hawaïens.

 

Etudes des arguments  étayant  les menaces apportées par les espèces introduites

Perdrix chukar

Les populations de Perdrix rouge et bartavelle déclinent à cause de la surchasse et des lâchers de P. chukar et d’hybrides menant à une hybridation avec les 2 espèces citées. Alors que l’hybridation entre les 2 espèces est naturelle dans le Sud des Alpes françaises, le lâcher de Bartavelles en Espagne menace l’intégrité génétique des P. rouges autochtones. Il y a bien un risque potentiel, spécialement avec la Chukar.

Martin triste

 - aux Seychelles, le Shama des Seychelles (Copsychus sechellarum) est menacé par la destruction de son habitat et l’introduction des nombreuses espèces. Il quitte son site de nid si un Martin triste occupe le même arbre. Même si la seule île où il se maintient comporte des Martins mais pas de rats, on considère qu’il faut tenir compte de la compétition comportementale par le Martin triste pour le sauvetage de l’espèce.

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Sur les photos que j'ai trouvées, ils sont tous bagués les Shama ! (photo Duuncann)

- à Tahiti, le succès reproductif du Monarque de Tahiti ( Pomarea nigra) décline en présence du Martin triste et du Bulbul à ventre rouge. La prédation a été écartée mais il faut tenir compte de la compétition comportementale avec le Martin triste pour le sauvetage de l’espèce.

Perruche de Pennant

Le rôle de cette perruche introduite dans l’île Norfolk sur 2 espèces de psittacidés endémiques n’a été montré qu’anecdotiquement et nécessite plus de recherches.

Zosterops du Japon

Introduite à Hawaii, l’espèce a concurrencé huit espèces locales dont une, l’Akepa (Loxops coccineus) est mise en danger par cette concurrence alimentaire. Aux Îles Bonin au contraire le Zostérops local supporte cette concurrence sans dommage apparent, peut-être à cause de la richesse alimentaire ou du développement encore faible de l’espèce introduite.

Canard colvert

Par hybridation, cette espèce a causé la disparition de certaines populations de Canard noir (Anas superciliosa) : en N-Zélande, il n’y a plus que 4,5% de Canard noir pur contre plus de 60% d’hybrides type Colvert et 11,7% type Canard noir. L’introgression a été retrouvée en Australie du Sud. Le même problème existe avec le Canard de HawaII ( Anas wyvilliana).

L’hybridation par le Canard colvert est donc une vraie menace.

Bulbul à ventre rouge

Il faut tenir compte de la compétition comportementale entre le Monarque de Tahiti et le Bulbul à ventre rouge pour le sauvetage de l’espèce.

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Est ce bien digne poyur un Monarque d'être bagué ? (photo Birdlife)

Pigeon biset féral

Introduit aux Galapagos au début des années 1970, le pigeon porte Trichomonas gallinae, protozoaire parasite qui se transmet par l’eau de boisson et cause le « chancre humide ». Trois des 9 espèces endémiques de columbidés ont été contaminées dans les îles où le pigeon a été introduit et aucune dans les îles sans pigeon. Les espèces locales ont décliné dans les îles à pigeons. Cela suggère que la transmission du chancre par le pigeon peut menacer pour les espèces endémiques d’extinction.

Perruche à collier

Elle a été introduite en Europe occidentale dans les années 1970. Une corrélation négative a été trouvée entre l’abondance de Perruches et de Sittelles mais pas avec d’autres espèces ( pour plus de détails, lire   http://lesoiseauxenville-biblio.skynetblogs.be/archive/20... )  . En bloquant l’entrée d’un certain nombre de trous de Perruches, on a obtenu une baisse significative du nombre de couples de Sittelle. En modélisant la compétition au niveau de la Flandre, les auteurs ont prédit la disparition d’un tiers des effectifs de Sittelles, mais ils ne pensent pas que cela justifie l’éradication de la Perruche [en fait, ils se demandent si leur densité « expérimentale » de perruches correspond à une réalité crédible dans l’avenir( com.pers)]. Des études en Angleterre ont montré une corrélation négative, faible mais significative, entre effectifs de Perruches et de Sittelles mais cet effet disparait quand on tient compte de l’urbanisation des sites.lire  http://lesoiseauxenville-biblio.skynetblogs.be/archive/20...   

Erismature rousse

Introduit à partir de 1948, l’espèce peut s’hybrider avec l’Erismature à tête blanche. Cependant aucune introgression à grande échelle n’a jamais été observée, peut-être grâce au programme d’éradication mis en place dans les années 1990 par 11 pays.

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Elle ne ressemble pouratnt pas à notre Erismature !

Vacher luisant

Introduit à Porto Rico en 1955, il parasite jusqu’à 83% des nids de Vireo de Porto Rico, ce qui fait chuter son taux d’envol de 82%. Malgré tout, l’espèce autochtone n’est qualifiée actuellement que de « Préoccupation mineure »

 

Limites des arguments apportés par les études

De manière surprenante, il y a peu d’arguments soutenant le rôle général et primordial des espèces introduites dans les extinctions, spécialement des extinctions d’oiseaux. Il est clair que l’introduction d’oiseaux modifie la composition spécifique et la dynamique d’une communauté aviaire. Cependant, sur les centaines de populations d’oiseaux introduites, nous n’avons trouvé que 10 cas d’oiseaux introduits impliqués dans un processus qui menace d’extinction une population d’oiseaux autochtones. Et ce n’est pas par manque d’intérêt pour le sujet ou de recherches lancées : il y a aussi de nombreuses études qui montrent l’absence de conséquences de l’interaction d’espèces introduites et autochtones.

Niveau et force des arguments

Les articles utilisés traitent d’arguments théoriques (19 articles), anecdotiques ( 26), corrélatifs ( 33) et causaux (25).

Les preuves anecdotiques ou corrélatives  peuvent être le meilleur niveau atteignable dans le cas d’une population unique et réduite où il sera difficile de mener des expériences avec contrôle et réplications.

La preuve d’une interaction ne mesure pas l’effet quantitatif d’une menace : dans une île de Nouvelle-Zélande, l’éradication du Martin triste a provoqué la hausse significative d’un certain nombre d’espèces autochtones et introduites. Même si la compétition comportementale avait été mise en évidence par l’étude, celle-ci n’en avait pas mesuré l’effet.

Les études quantitatives sont limitées dans le temps et l’espace. Des études multiples permettent donc d’étudier le type d’interactions qui existent. Ainsi la compétition pour le nid par l’étourneau a été bien étudiée aux USA et ne semble pas être un processus menaçant. Ainsi le Pic glandivore (Melanerpes formicivorus) concurrencé par l’étourneau va creuser de nouveaux trous ou nicher plus tard en saison, en maintenant ses populations.

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D'après les photos que j'ai vues, il vient facilement aux mangeoires ! ( photographe anonyme de Pennsylvanie)

D’autres espèces de pics américains ne sont pas perturbées par cette concurrence ou bien changent de milieu pour éviter l’étourneau. On n’a pas trouvé de diminution de la fécondité chez le Merlebleu azuré (Sialia currucoides) ou l’Hirondelle bicolore en présence d’étourneaux même si l’hirondelle change de loge de nidification.

 Il est intéressant de noter qu’une étude sur plus de 30 ans de données sur la distribution de 27 espèces autochtones cavicoles ( dont le Pic à ventre roux - Melanerpes carolinus ) n’a trouvé qu’une espèce commune (le Pic maculé – Sphyrapicus varius) dont le déclin peut être mis sur le compte de la compétition pour les sites de nid avec l’étourneau.

Des études multiples peuvent mener à des conclusions différentes : pour le Martin triste, les travaux sur la compétition examinés dans cette étude ne montrent aucune implication dans des menaces en Australie. D’autres études sont nécessaires pour préciser la nature des interactions.

Facteurs de confusion

La plus grande menace pour la biodiversité est la perte des milieux qui désavantage les espèces autochtones et peut fournir des habitats favorables à des espèces introduites. En général, une petite population est sensible à plusieurs facteurs et la compétition seule est rarement la seule cause d’extinction. Il est souvent difficile de distinguer l’effet de l’introduction d’espèces, de la perte de milieux et de la prédation par les rats. Ainsi le Shama des Seychelles souffre de l’abattage des arbres où il niche pour faire des terres agricoles, du piétinement par le bétail de ses lieux de nourrissage et de la prédation au nid par les rats qui ont été introduits. La compétition avec le Martin triste n’est qu’un facteur supplémentaire de menace.

D’autres mammifères introduits ont aussi un effet important : sur l’île de l’Ascension, le Martin triste était impliqué dans la prédation de 10% des œufs de Sterne fuligineuse par une étude sur 10 saisons de reproduction, mais la population de sternes a commencé à remonter après l’élimination des chats la 7ème année de l’étude.

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L'espèce forme de larges et spectaculaires colonies ( photo R. Gudehus)

Le facteur temps peut aussi perturber la vision que l’on a de l’impact d’une introduction, une espèce nouvelle passant par une phase d’installation après laquelle elle peut avoir un impact : certaines espèces en sont peut-être à cette phase d’installation.

Propositions de mesures

- des politiques et pratiques  très précautionneuses pour éviter de futures introductions

- améliorer nos connaissances à propos de  ces interactions

- gérer les menaces là où elles affectent le maintien ou le retour d’espèces d’oiseaux insulaires menacées ou endémiques

- gérer la menace d’hybridation

- une gestion économe et pratique qui définisse les menaces à la diversité aviaire.

 

 

17:34 Écrit par Fr dans exotiques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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