05/08/2015

Pourquoi les Pies d'Australie attaquent-elles des humains ?

Attacks on humans by Australian Magpies (Cracticus tibicen): territoriality, brood-defence or testosterone?

Rowena M. Warne, Darryl N. Jones and Lee B. Astheimer

Emu 110(4) 332 - 338 (2010)

 

Abstract : bien que les attaques sur les humains de la part des Pies australiennes soient un type de conflit significatif entre humains et faune sauvage en Australie, spécialement en environnement suburbain, on connait remarquablement peu de choses sur ce phénomène. Dans cette étude nous explorons trois hypothèses courantes - territorialité, protection des nichées et testostérone- comme explication de l’agressivité dirigée contre les gens par les pies vivant dans la zone suburbaine de Brisbane, dans le SE du Queensland.

La réponse de 10 couples de pies agressives à des niveaux normaux d’intrusion humaine a été comparée à celle de 10 couples de pies non agressives. Les observations comportementales sont nettement en faveur de l’opinion que les attaques ressemblent à de la défense des nichées et  pas en faveur d’un lien avec la territorialité. De plus l’étude n’a trouvé aucun élément pour étayer un lien entre le niveau de testostérone et l’agressivité envers les humains : la testostérone des mâles connait un pic juste avant la ponte et était significativement plus faible pendant la période maximale des attaques contre les gens. De plus, il n’y avait aucune différence entre le taux de testostérone des mâles agressifs et non-agressifs. Le déroulement de la production de testostérone pendant le cycle reproducteur ressemblait à celui de beaucoup d’autres passereaux et ne parait pas influer sur les attaques de pies contre les humains.

 

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photo Arthur Grosset

Introduction :

L’urbanisation actuelle a provoqué une augmentation du nombre de conflits entre humains et faune sauvage. Parmi les caractéristiques des espèces qui s’adaptent à la ville, on a placé par principe la tolérance aux humains. La coexistence entre une forte densité d’animaux et d’humains a provoqué une augmentation des conflits entre les humains et quelques-unes de ces espèces, depuis les grands mammifères (y compris les ours et kangourous ) jusqu’aux petits oiseaux tels que les « sucriers » et même les colibris. Même si le plus souvent il s’agit plus de peur que de blessure, il y a quelques cas graves, parfois même mortels. Même s’il s’agit d’un souci pour les agences de la faune, peu de choses sont connues sur les causes du phénomène, ce qui peut saper les bases d’une gestion appropriée.

Les cas d’attaques par la Pie australienne sont connus depuis longtemps. Chaque année des milliers d’Australiens se font attaquer par des pies, surtout à la fin du printemps. Les blessures graves (principalement aux yeux) sont rares, les petites blessures sont communes. Une grande attention a été portée au contexte comportemental et écologique de ces attaques, à l’efficacité des actions de gestion et au soutien de la population aux diverses actions de gestion. Cependant les causes profondes des attaques des pies sur les humains restent largement méconnues.

Les principales hypothèses

Parmi les nombreuses hypothèses proposées, les trois les plus fréquemment avancées sont la défense des nichées, la territorialité et un comportement influencé par les hormones.

La territorialité est la défense d’un territoire par un couple ou un groupe. Elle est souvent plus visible au début de la saison de reproduction quand les sites de nid sont choisis et défendus. Chez les passereaux cela se traduit le plus souvent par des chants  et l’expulsion des oiseaux de même espèce perçus comme rivaux. D’habitude, c’est limité au début de la nidification mais la Pie australienne est atypique de ce point de vue : elle défend son territoire tout au long de l’année même s’il y a un pic d’activités au début de la nidification. Bien que ce comportement ne vise que d’autres pies, c’est l’hypothèse le plus souvent invoquée pour expliquer les attaques contre les humains. Avec cette hypothèse, on devrait s’attendre à des attaques tout le long de l’année avec un pic au début de la nidification.

L’hypothèse de la défense des  nichées met en avant l’importance adaptative de la défense par les parents des jeunes. La prédation au nid apparait comme la variable la plus importante influençant  le succès d’une espèce. Le concept central de l’hypothèse de la défense des nichées affirme que les parents attaquent de potentiels prédateurs pour protéger leurs jeunes et que l’augmentation couramment observée de l’intensité de ce comportement est liée à la valeur sélective croissante des jeunes au cours de leur développement. Appliquée aux pies, cette hypothèse suggère qu’elles perçoivent les humains comme des menaces pour leurs jeunes, prédisant que les attaques devraient devenir plus évidentes quand les jeunes sont au nid. Plus encore, cette hypothèse prédit une augmentation constante dans l’intensité des attaques, depuis l’éclosion jusqu’à l’envol et leur disparition seulement avec l’indépendance totale des jeunes.

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Curieux : cette illustration trouvée sur un site expliquant comment éviter les attaques de Pies australiennes représente ... une Pie européenne !

Pour terminer, l’agressivité chez les animaux est connue pour être contrôlée par diverses hormones, la plus importante étant la testostérone. De hauts taux de testostérone sont associés à une agressivité augmentée et un certain nombre de comportement comme les chants et des attaques contre d’autres espèces. Une augmentation artificielle des taux de testostérone ont produit une augmentation de l’agressivité entre couples et une baisse des soins parentaux. Ainsi de nombreux passereaux connaissent un pic de testostérone avant la nidification, suivi d’une baisse pendant la couvaison et surtout l’élevage des jeunes, peut-être parce qu’en limitant les conflits, cela favorise les soins parentaux. L’hypothèse de la testostérone suppose donc des taux plus forts d’hormone chez les pies agressives vers la fin de l’élevage et l’envol que chez les oiseaux non agressifs.

Ces hypothèses ne sont pas mutuellement exclusives, particulièrement la territorialité qui est liée au taux de testostérone.

Méthode

Dans la zone suburbaine de Brisbane ( sud-est du Queensland), lors d’études précédentes, de nombreux couples de pies agressives et non agressives ont été marquées de bagues colorées. Parmi eux, 10 couples de pies « agressives » (connues pour avoir déjà attaqué des humains) et 10 « non agressifs » ont été sélectionnés. Des études précédentes avaient démontré que, bien que la plupart des pies soient accoutumées à la présence humaine et tolérent la présence même proche des humains, quelques-unes étaient particulièrement agressives envers les gens, bien que cette agressivité soit quasiment limitée aux mâles et à la période de reproduction.

Les couples agressifs de cette étude avaient tous été déclarés comme tels et bagués les années précédentes (comme les « non agressifs »). Pendant les 10 ans d’études préalables et les 200 captures et baguages, aucune pie « non agressive » n’est devenue agressive après avoir été relâchée.  Aucun jeune n’a été capturé et les arbres porteurs de nids ont été évités au maximum pour minimiser les risques d’influence de l’observateur. Les territoires des couples choisis étaient séparés d’au moins 2 km. Les territoires contenant des cours d’école et autres zones densément peuplées ont été éliminés.

Les oiseaux ont été observés régulièrement au cours de 6 périodes :

- 1 : au moins 6 semaines avant le moindre signe de reproduction

- 2 : pendant l’incubation

- 3, 4 et 5 : trois classes d’âge des jeunes au nid ( 1-2 semaines ; 3-4 et 5-6)

- 6 : jeunes envolés mais dépendants

Le nombre et le temps de séjour des piétons dans un rayon de 250 m autour de l’arbre étaient notés pendant chaque période d’observation de 30 mn, ainsi que tout type d »activité des pies.

 

Seuls les mâles ont été prélevés trois fois : avant la nidification, pendant l’incubation et pendant l’élevage des jeunes. Les oiseaux ont été capturés dans des nasses contenant un appelant.

 

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photo Peter Strauss

Résultats

Toutes les « zones de nid » ( 250m autour du nid) des pies suivies ont été visitées par des humains  ( 4-11 / 30 mn), sans variation au cours de la saison (juin-novembre) ni différence entre couples agressifs et non-agressifs.

Tous les mâles agressifs ont effectué des vols en piqué : 1,5% des humains qui sont passés ont été visés avant la nidification, 10-12% pendant l’incubation et le début de l’élevage et  19-29% pendant les 2 dernières hases de l’élevage ( χ²= 18,67, p<0,01). L’intensité des attaques est passée de 1,65 piqué par mn pendant l’incubation à  2,55 pendant l’élevage des jeunes  mais différence non significative).

Le taux de testostérone pendant l’incubation était très variable chez les pies agressives ( de 0,;01 ng/ml à 3,08 ng/ml). Il n’y avait pas de différence significative entre les mâles agressifs et non-agressifs. Le taux était plus fort pendant l’incubation que pendant n’importe quelle phase de l’élevage des jeunes.

 

Discussion

Nos résultats coïncident avec les prédictions de l’hypothèse de la défense de la nichée. Nous éliminons la territorialité comme une explication valable pour de telles attaques et nous avons trouvé que les taux de testostérone étaient bas pendant la période des attaques.

Dans notre étude, seuls des mâles ont été impliqués dans des attaques. D’autres études ont cité des cas de femelle attaquant mais cela reste très minoritaire (et presque toujours le cas de femelle devenant agressive après la capture de leur conjoint qui était déjà agressif).

La variété de réaction face aux humains contraste avec la réaction généralisée contre leurs congénères, que ce soit de la part des couples agressifs ou non-agressifs. Les réactions territoriales sont plus marquées au début de la reproduction.

Cilenti et Jones (1999) notent une augmentation de la fréquence des attaques avec l’âge des jeunes ce qui est moins apparent dans nos résultats, sans doute car le niveau d’attaques maximum est atteint plus vite dans le cas que nous étudions, peut-être à cause du grand nombre de piétons dans notre étude.

La testostérone n’a visiblement aucun rôle dans cette agressivité, des études récentes semblent mettre en évidence le rôle de l’hormone du stress, la corticostérone, dans les manifestations d’agressivité chez la pie australienne.

17:23 Écrit par Fr dans urbanisation | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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