10/09/2016

Influence de l'abondance de la nourriture sur la reproduction du Pigeon de ville

Food shortage affects reproduction of Feral Pigeons Columba livia at rearing of nestlings
BIRTE STOCK* & DANIEL HAAG-WACKERNAGEL
Ibis (2016), 158, 776–783

Introduction

- Problèmes causés par l'espèce : 4-11 kg feces/pigeon/an; 23,7-33,5 euros de dommages/pigeon/an

- Qq données biologiques :
-> le poids du poussin est multiplié par 22 durant les 3 premières semaines ( record absolu chez les espèces animales étudiées !) grâce au "lait" végétal produit par le jabot des parents.
-> un adulte pendant la phase de nourrissage consomme 2,43 fois plus qu'un adulte hors reproduction

But de l'étude

On étudie l'effet d'une réduction de source de nourriture sur le cycle de reproduction d'une population de pigeons vivant en conditions naturelles sur une durée de 8 ans.
On s'attend à :
-une réduction du nb de couples nicheurs et du nombre de couvées/couple
- l'augmentation de l'intervalle entre deux couvées
- une réduction du nb d'oeufs par couvée et du nb d'oeuf par an
- une réduction des taux d'éclosion et d'envol
- une réduction de la taille totale de la population de pigeons, résultant des points précédents.

On devrait pouvoir en tirer des enseignements pour mettre au point une stratégie durable de contrôle des populations de pigeons en ville

Méthodes

Etude d'un pigeonnier dans un quartier résidentiel de Bâle (Suisse) comportant 39 boîtes de nidification (même si qq couples nichent au sol ou dans des recoins). Tous les pigeons nés au pigeonnier sont bagués au nid et les immigrants au cours de séances de comptages nocturnes.
La colonie compte entre 75 et 100 pigeons. Les oiseaux doivent chercher seuls leur nourriture et leur eau. Ils se déplacent dans un rayon de 300 à 2000 mètres et surtout vers le port fluvial sur le Rhin situé à 1km de là.
L'administration du port a estimé à 60 tonnes/an la quantité de grains perdus, surtout consommés par les pigeons. A 29g/pigeon/jour, cela permet de nourrir environ 5700 pigeons.
En décembre 2009 le port ferma et fut démoli.
Cette étude a été faite pour essayer de suivre les conséquences de cette fermeture.


Une visite au pigeonnier tous les 15 jours pour mesurer les paramètres de reproduction plus 8 visites nocturnes pour marquer les immigrants et suivre les individus présents.
ARS ( Annuel Reproductive Success) = nb de jeunes envolés/nb de couples nicheurs

Résultats

831 couvées relevées en 8ans. Sur 1429 oeufs 535 éclosions ( 37,4%) et 353 envols ( 66,0%). ARS global de 1,03 envol/couple/an.
111 pigeons présents en moyenne aux décomptes nocturnes avant et 82 après la fermeture du port.
Intervalle moyen entre 2 couvées : avant 67 jours, après 92 jours ( +37%)
Nb de couples nicheurs/an - 24% après la fermeture du port
Nb de tentatives de nidification /couple/an -28,5% après la fermeture du port
Taille de ponte : pas de changement significatif
Nb total d'oeufs pondus/an : -45% après la fermeture du port
Succès à l'éclosion : pas de changement significatif
Succès à l'envol : - 19,2% après la fermeture du port
Bilan : l'ARS a chuté de 43,9% et le nombre total de jeunes envolés de 54,6% après la fermeture du port

DISCUSSION

La perte d'une source importante de nourriture s'est donc traduite à plusieurs étapes du cycle de reproduction, particulièrement sur le nb de tentatives de reproduction et sur le succès de l'élevage des jeunes.
Les pigeons ont en général une très longue période de reproduction (presque toute l'année) et pondent presque toujours deux oeufs. Les pontes d'un oeuf ont à Bâle un succès 10 fois inférieure aux pontes de deux, sans doute à cause de l'absence de réchauffement réciproque des 2 poussins.
La mortalité au nid est importante à cause de l'importance de l'apport de nourriture nécessaire due au taux de croissance exceptionnel des poussins.
En cas de réduction de nourriture, le nombre de couvées diminue et l'intervalle inter-couvée augmente à cause de l'investissement énergétique nécessaire à une reproduction mais pas le nb d'oeufs ni le taux d'éclosion, sans doute car c'est peu couteux en énergie. Le succès à l'envol diminue sans doute parce que c'est la phase la plus énergivore du cycle pour les adultes.
La réduction de nourriture s'est donc traduite par une réduction de la taille de la population. Il est cependant concevable qu'au bout de qq années, les pigeons réussissent à compenser cette perte en trouvant de la nourriture ailleurs.
La manière la plus efficace pour limiter la population de pigeons urbains est donc d'éviter les apports, volontaires ou non, de nourriture d'origine humaine.

15/10/2011

Et si c'était à cause des mangeoires ?

 

Bird feeders may sustain feral Rose-ringed parakeets Psittacula

krameri in temperate Europe

 

Philippe Clergeau & Alan Vergnes

Wildl. Biol. 17: 248-252 (2011)

Le travail a consisté à relever les sources de nourriture utilisées par les Perruche à colliers, au hasard des observations effectuées en Essonne, Hauts de Seine et Seine St Denis et en plus à suivre 4 perruches équipées pour le radio-tracking pendant 8 demi-journées ( 4 matins et 4 après-midi ) chacune, en automne et en hiver.

Les résultats montrent que les perruches sont exclusivement végétariennes, qu’elles se nourrissent - hormis les mangeoires - de graines et fruits secs, de fruits charnus et de bourgeons  et que les espèces exotiques représentent un tiers des observations de nourrissage. Un arbre portant des fruits est exploité jour après jour jusqu’à ce qu’il soit dépouillé de ressource en nourriture avant de passer à un autre.

Le point important mis en évidence par cette étude est l’importance des mangeoires : les perruches radio-trackées y ont passé la moitié de leur temps de nourrissage. Il est donc possible que l’importance des mangeoires participe à l’explication du succès de la Perruche à collier en Europe de l’Ouest.

Les auteurs soulignent que l’espèce est considérée comme un ravageur des cultures en Inde et que les problèmes vis-à-vis des productions agricoles commencent à apparaître quand la densité approche celle qu’on trouve autour de Londres. Ils pensent qu’il est important d’avertir ceux qui entretiennent des mangeoires du problème que cela risque de poser.

02/03/2011

Le nourrissage vu des antipodes

Voici un point de vue original qui nous vient d'Australie... j'ai donc décidé d'en faire une traduction quasi complète plutôt qu'un résumé...j'espère que je n'aurai pas trop déformé la pensée de l'auteur....

WINGSPAN For birds and birdwatchers Vol. 18 n°1, mars 2008, p.16-19

Feed the Birds

Feeding of wild birds is common, but is it a good thing?

Darryl Jones

 

« Chacun sait évidemment que nourrir les oiseaux est mauvais. Il est bien connu que le nourrissage répand les maladies, cause l’obésité, affecte la  santé, attire des espèces agressives, favorise celles qui sont déjà surabondantes et mène à la dépendance à la nourriture fournie par l’Homme. C’est pourquoi il est évident que nourrir les oiseaux est une pratique nuisible et hors de propos, entreprise principalement par des gens qui ne se soucient pas réellement de la nature. »

Pour les ornithologues et amoureux de la nature australiens, les affirmations ci-dessus sont probablement familières, aussi bien comme sentiment privé que comme opinion exprimée publiquement. Tellement bien établies et acceptées en apparence, qu’elles sont en général considérées comme évidentes. «  Chacun sait surement….. »

Evidemment, comme chaque ornithologue qui a récemment visité l’Amérique du Nord ou l’Europe l’attestera, l’attitude vis-à-vis de la faune sauvage dans ces pays ne peut guère être plus différente. Non seulement le nourrissage dans les jardins est archi-répandu, et pas seulement la fourniture de petite quantité de déchets de la table, mais c’est même devenu une industrie fournissant un ensemble de graines, nourriture, mangeoires et conseils. De plus ces pratiques sont activement conseillées par les organisations de protection des oiseaux.

Une telle différence de perception mérite donc d’être étudiée de plus près, surtout que, d’un point de vue global, ce sont les Australiens qui sont l’exception ! Presque toutes les organisations australiennes de protection des oiseaux sont ouvertement opposées à cette pratique de nourrissage, même si seules quelques-unes ont voulu faire appliquer leur position au niveau politique, en particulier dans les parcs et réserves où les problèmes d’interactions humains - faune sauvage et de santé de la faune sauvage sont surveillés de près.

Etant donné cette opposition officielle en Australie, il doit sembler probable que le nourrissage soit assez peu commun dans le pays. En réalité, à la grande surprise de beaucoup, le taux de participation au nourrissage  ici est quasiment identique à ceux des USA et de Grande-Bretagne. Plusieurs études ont confirmé que de 38 à 57 % des ménages nourrissent régulièrement les oiseaux. Les Australiens aiment attirer les oiseaux par la nourriture malgré la désapprobation « officielle ». Cela mérite donc un débat de qualité. Quels sont les points importants ?

àUne main secourable ?

Dans l’hémisphère Nord, le nourrissage à grande échelle est vu en général comme une réponse humaine à la situation des petits oiseaux souffrant des conditions difficiles de l’hiver. Pour les oiseaux sédentaires à l’arrivée de la neige et du gel, la disponibilité de nourriture donne de meilleures chances de survie. Le nourrissage a donc été traditionnellement une activité hivernale. Il y a cependant maintenant des tentatives de promouvoir une assistance tout le long de l’année à des oiseaux privés de leurs milieux naturels ; en effet, en G-Bretagne, la survie des certaines espèces a été mise sur le compte du nourrissage dans les jardins.

Il n’y a cependant aucune région australienne où les conditions hivernales correspondent à celles d’Europe ou d’Amérique du Nord. En effet , il n’y a pas de preuve de l’influence du climat sur la survie des oiseaux en hiver. De plus la plupart des nourrisseurs le font toute l’année et attirent principalement des espèces communes qui réussissent bien en milieu suburbain . Dans le contexte australien, il est donc difficile de prétendre que le nourrissage aide à « augmenter la survie d’oiseaux vulnérables ».

à Pourquoi les gens nourrissent-ils les oiseaux ?

On aurait pu s’attendre à ce que les chercheurs posent cette question assez évidente. En fait, il semble que la réponse est trop évidente pour être posée : les gens nourrissent les oiseaux pour les voir de plus près. Mais encore ? P.Howard a interviewé des nourrisseurs à Brisbane. Sa première impression est celle d’une passion et d’un engagement : ces gens se soucient réellement de « leurs » oiseaux et consacrent beaucoup d’efforts et de temps, sans parler d’argent - à approvisionner leurs visiteurs sauvages. Pendant que la majorité reconnaissait qu’ils nourrissaient les oiseaux car « ils leur donnaient du plaisir », une proportion significative mettait en avant une sorte de « réparation » des dégâts faits par l’Homme sur la nature. Typiquement : « Nous avons fait tellement de dégâts à l’environnement. Je voulais donner quelque chose en retour à la Nature ».

Cette étude montre aussi que beaucoup de nourrisseurs se sentent très concernés par l’impact possible de cette pratique sur les oiseaux. Beaucoup listent les mêmes sujets que les opposants au nourrissage - maladies, mauvaise nourriture, aide aux « mauvaises » espèces - mais, tout en connaissant l’attitude « officielle », semblent ne pas pouvoir ou vouloir demander conseil.

àLe nourrissage encourage-t-il le « bludging » (paresse en argot) ?

L’un des points les plus importants aussi bien pour les opposants et les défenseurs du nourrissage est la possibilité que les oiseaux deviennent dépendants des sources artificielles de nourriture.  Un nourrisseur disait « Je ne veux pas en faire des « feignasses de chômeurs » (traduction libre de « dole bludger »). Potentiellement, les oiseaux qui deviendraient dépendants à la nourriture fournie par l’homme pourrait perdre la possibilité de trouver ses aliments naturels, être perturbés si la source de nourriture régulière et d’accès facile venait à disparaître et même mourir de faim à long terme. Certains pensent même que s’ils partaient en vacances pour une période un peu longue, les oiseaux souffriraient et mourraient. Ce sujet a été inscrit dans la « Règle d’Or » du nourrisseur : une fois que vous commencez, vous ne pouvez plus vous arrêter.

Cette question a été étudiée chez une espèce très souvent nourrie dans les jardins suburbains : la Pie d’Australie. De nombreuses études montrent que beaucoup de pies urbaines exploitent la nourriture de leurs généreux voisins humains. Nous pensions que la disponibilité du fromage, viande hachée, saucisse ou croquettes pour animaux était si grande que la difficile recherche de vers de terre ou de larves serait vite oubliée. Plus, nous pensions que l’élevage d’une nichée pleine de jeunes en permanence affamés aurait rendu l’usage des mangeoires irrésistible à l’approche de l’envol. En fait, à notre grande surprise, bien que la nourriture humaine soit utilisée, la majorité de la nourriture, aussi bien des adultes que des jeunes, était formé d’invertébrés. Notre impression fut que la nourriture artificielle était plus ou moins utilisée comme un casse-croûte, un café et un Tim-Tam (barre chocolatée) incapable de nourrir des jeunes. Tant mieux si vous pouvez en profiter par un petit matin frisquet mais pas essentiel. Cette étude fait partie d’un ensemble international de recherches dont aucune n’a montré que les oiseaux - du moins les adultes nourrissant des jeunes - ne sont devenus dépendants de la nourriture artificielles. Partout la nourriture naturelle reste dominante. Les conséquences sur les jeunes nourris depuis leur naissance à proximité de mangeoires sont encore à l’ étude.

Ce ne sont pas les oiseaux qui sont devenus dépendants à la nourriture humaine, ce sont les humains qui deviennent dépendants : ils sont persuadés qu’ils permettent à la nature de fonctionner, quand en fait, ils ne font que lui fournir un sandwich. Les convaincre de ce fait sera l’un de nos plus grands défis !

à Est-ce contaminant ?

Un des sujets associé avec le plus de certitude au nourrissage est qu’il facilite la dispersion des maladies. Par nature les mangeoires attirent inévitablement beaucoup d’oiseaux ensemble, parfois en grande densité. Si des individus infectés sont concernés, la dispersion des microbes sera très probablement augmentée, surtout si les matières fécales sont mélangées avec la nourriture. C’est pourquoi  l’hygiène des lieux de nourrissage est un sujet majeur, faisant l’objet d’une attention soutenue dans la littérature et dans les conseils prodigués par ceux qui défendent le nourrissage. Néanmoins, la propreté des mangeoires est virtuellement impossible à obtenir et nombre d’études récentes ont pointé des niveaux élevés d’hygiène insuffisante.

L’attention à ce sujet a été augmentée par l’épidémie bien documentée de Trichomonas chez les Verdiers de Grande-Bretagne et de Mycoplasma conjuntivitis chez le Roselin familier ( Carpodacus mexicanus - House finch), la dispersion ayant été fortement corrélée dans les deux cas avec les mangeoires. Ironiquement, les études détaillées de la géographie et de l’intensité de la contagion de la « Maladie du Roselin » sont fondées principalement sur les rapports des participants au Projet « Feeder Watch », un réseau  très apprécié des amateurs qui enregistrent les oiseaux qui visitent leurs mangeoires. Ce projet et des projets du même genre en Grande-Bretagne ( Garden BirdWatch) ont fourni des informations inestimables sur des sujets très variés qui seraient restées hors de portée des chercheurs.

En Australie, les principales maladies concernées sont une forme virulente d’entérite et la «  Maladie des plumes et du bec des psittacidés », qui affectent toutes les deux les Loris : on considère généralement que l’extension et la prévalence de ces maladies  sont liées à la mauvaise hygiène des mangeoires. Actuellement, les épidémies de ces infections semblent localisées à la périphérie de Sydney, bien que des cas soient périodiquement rapportés au travers de l’Australie.

àTrop d’alarme tue le message

Les arguments impliquant de telles épidémies chez les oiseaux fréquentant les mangeoires sont indéniablement forts et logiques : les infections sont beaucoup plus probables dans des conditions d’affluence. Pour une large majorité  des personnes engagées dans le nourrissage, ces évènements gênants arrivent presque toujours ailleurs. La plupart des nourrisseurs ne voient jamais la chair pourrissante, les becs déformés ou les plumes manquantes des oiseaux malades. De même, très peu peuvent témoigner de l’effet d’une plus grande prédation, d’une nourriture inadéquate, de la perte des techniques de nourrissage ou des quelques-unes des nombreuses menaces avancées par les opposants au nourrissage.  Leur évidence est improbable à cause de leur effet à long terme et additif, leur rareté ou de leur incapacité à interpréter leurs observations. Ou, bien sûr, parce qu’il est possible qu’elles ne se réalisent pas.

Le contraste apparent entre l’annonce de terribles effets du nourrissage par les opposants et l’absence de ceux-ci dans l’expérience de la plupart des nourrisseurs réduit l’efficacité des tentatives le nourrissage. C’est un phénomène banal dans beaucoup de situations où le discours officiel contredit l’expérience personnelle ( le syndrome «  Le tabac nuit à la santé , mais pas à la mienne »). Le résultat peut être une réduction de l’autorité du discours perçu, surtout si l’avis est trop sur le ton du jugement. Pour beaucoup de nourrisseurs qui se soucient clairement de leur interaction avec la nature, de telles condamnations sont des preuves évidentes d’un mépris sans cœur « pour les choses vraiment importantes ». Une approche éducative qui débute par une reconnaissance de la forte motivation éthique de la plupart des nourrisseurs a probablement plus de chances d’être efficace qu’une désapprobation officielle.

à Tout nourrissage change les choses

Bien que très peu d’études ont été conduites spécifiquement sur les effets du nourrissage de la faune suburbaine, un grand nombre de recherches ont été entreprises sur le rôle de la nourriture dans l’écologie des animaux. Ces études ont étudié l’impact de l’apport d’un supplément de nourriture à un vaste éventail d’espèces, et sont particulièrement utiles pour déterminer dans quelle mesure de la nourriture supplémentaire peut aider au sauvetage d’espèces en danger. Bien que ces études ont étudié divers aspects de l’écologie et du comportement, certaines conclusions sont si partagées qu’elles sont virtuellement générales. Globalement, fournir de la nourriture - même en quantité modeste - amène à nicher plus tôt, à faire plus de tentatives de nidification et à la production de plus de jeunes par saison. Seules une poignée d’études de ce genre ont été conduites en milieu suburbain mais tous ont des conclusions semblables : un peu d’apport, spécialement juste avant la ponte, amène à une activité reproductive plus précoce et plus productive parmi de nombreuses espèces.

Etant donné ces résultats, il n’y a pas de doutes que le nourrissage de l’avifaune suburbaine altère la nature des communautés locales d’oiseaux. Pour les espèces assez intelligentes, hardies et agressives pour profiter de ces apports, il est extrêmement probable qu’elles ont augmenté en effectifs.  Au contraire, les espèces qui tolèrent moins les humains ont sans doute du mal à entrer en compétition : les fringilles locaux, par exemple, qui pourraient exploiter toutes les graines fournies, semblent rarement le faire en banlieue. Mais ce sont seulement des hypothèses et suggestions du moment ; pour améliorer notre compréhension, il faudra des études spécifiques.

Indépendamment de nos opinions personnelles sur le nourrissage, il n’y a aucun doute que le nourrissage va continuer et très probablement augmenter. Les gens n’ont pas tendance à arrêter de faire ce qui leur fait plaisir. Et contrairement à nos mythologies, les Australiens sont parmi les sociétés les plus urbanisées du monde : la plupart d’entre nous vivent en grande ville, qui vont continuer à s’agrandir et submerger le bush environnant. Le processus global d’urbanisation augmente la distance entre les gens et la nature, aboutissant à ce qu’on a appelé «  la fin du contact ». Certains s’inquiètent profondément de l’avenir d’une éthique de la conservation quand de plus en plus de gens ne peuvent - ou ne veulent - pas entrer en contact avec la nature, particulièrement sous la forme de la faune sauvage. Pouvoir attirer et interagir avec des visiteurs sauvages apparaît comme un antidote facile à la mise à l’écart des urbains vis-à-vis de la « nature sauvage ».

Le nourrissage va continuer, même si les gens plutôt que les oiseaux en seront les principaux bénéficiaires. Ce dont ceux qui nourrissent les oiseaux ont besoin sont des conseils sur la manière de le faire en minimisant le plus possible les risques et dommages pour les oiseaux tandis qu’augmente la pratique populaire.

06/01/2011

Effet du nourrissage de printemps sur le reproduction des mésanges

Il y a 2 ans et demi je résumais un papier sur le pb du nourrissage :

Feeding birds in our towns and cities: a global research opportunity

Darryl N. Jones and S. James Reynolds

 J. Avian Biol. 39: 265_271, 2008 

dont le résumé est consultable en cliquant ici 

Ce papier concluait en disant qu'on connaissait mal les conséquences à long terme du nourrissage régulier des oiseaux.

Deux articles montrent effectivement que l'étude de ces conséquences peut apporter des surprises :

Does food supplementation really enhance productivityof breeding birds?

Timothy J. E. Harrison · Jennifer A. Smith ·Graham R. Martin · Dan E. Chamberlain ·Stuart Bearhop · Gillian N. Robb · S. James Reynolds

Oecologia (2010) 164:311–320

Mésanges bleues mangeoire mars 2010 red.jpg

Les auteurs étudient les conséquences sur la reproduction de mésanges bleues et charbonnières de forêts de feuillus(équipées de nichoirs) du centre de l'Angleterre sur 3 saisons (2006-2008).La nourriture a été fournie  de mi-mars à fin juillet avec un supplément à partir de mi-mai ( éclosion). Cette étude ne parle que de la première période ( mi-mars à mi-mai). 3 zones ont été étudiées chaque année : 2 avec nourrissage et une sans nourrissage, avec rotation des 3 zones chaque année.

Les auteurs ont trouvé que le nourrissage réduit la taille des nichées ( d'au moins d'un demi-poussin à l'éclosion), par réduction de la taille de ponte (0,4 œuf chez la M.bleue et 0,7 chez la charbonnière) et, chez la mésange bleue, la diminution du succès de l'éclosion (-1,4%). Plus classiquement , ils montrent aussi une ponte plus précoce ( de 2 jours chez la Mésange bleue et de 3 chez la charbonnière) et une durée de couvaison plus brève ( de manière variable selon les années chez la M.bleue et les 3 années chez la charbonnière)

L'avancement de la date de ponte peut être due à la facilitation de la constitution des réserves contenues dans les œufs. La réduction des tailles de ponte est peut-être due à la composition de la nourriture ("gâteau d'arachide" fait de saindoux et d'arachide) peu riche en protéine (ou en certains acides aminés indispensables). Une petite ponte permet une éclosion plus précoce ce qui semble avantageux par une meilleure adéquation avec le pic de chenilles, mais cela ne compense pas la perte de recrutement par rapport aux grandes couvées, d'autant plus qu'il n'y a pas eu de 2ème couvée chez la M.bleue et très peu chez la charbonnière. Ce n'est pas non plus la différence de densité qui explique la baisse de la fécondité : il n'y a pas de différence significative chez la M.bleue et elle est même plus faible dans les zones sans nourrissage chez la M. charbonnière ! De même, la taille de ponte diminue habituellement avec une ponte tardive, or le nourrissage rend les pontes plus précoces !

La réduction de la période de couvaison peut être due au fait que les femelles, mieux nourries avant la couvaison, ont moins besoin de temps passé à se nourrir, elles couveraient donc plus. La couvaison commence plus tôt par rapport à la ponte du dernier œuf , ce qui risque d'augmenter l'asynchronie des éclosions et en réduit le succès.

Cette expérience présente des similarités avec le mode de vie des mésanges urbaines : il y a souvent du nourrissage, elles pondent plus tôt et moins d'œufs. Mais il faut être prudent car il y a d'autres facteurs qui peuvent intervenir en ville ( température plus haute et qualité de la nourriture en particulier).

 

 

Wild bird feeding delays start of dawn singing in the great tit

Katja Saggese, Fränzi Korner-Nievergelt, Tore Slagsvold, Valentin Amrhein

Animal Behaviour in press(2010), doi:10.1016/j.anbehav.2010.11.008

 

Mes_bleue_poubelle_Tuileries_281210 rognée red.jpg

Le nourrissage d'hiver a montré qu'il provoquait dans la saison de reproduction suivante des pontes plus précoces et un meilleur succès d'envol, par exemple chez la M. bleue. Cependant,  les oiseaux en ville sont de plus en plus souvent nourris toute l'année. L'introduction de nourriture dans le territoire d'un nicheur peut avoir des conséquences sur son comportement en augmentant le nombre d'oiseaux attirés d'où une plus grande défense du territoire. Il a été aussi montré que le nourrissage des mâles augmente l'émission de chants pendant la journée.

L'étude porte sur le chant des mâles de M. charbonnière : d'habitude ils montrent au début du printemps un pic de chant un peu avant le lever du soleil. Un nourrissage pendant 1 à 5 jours provoque un chant plus matinal et plus important chez le merle, le zosterops et la mésange à tête noire (chickadee).

L'étude a été menée dans une zone équipée de nichoirs de 1,6km² des alentours d'Oslo (Norvège) du 7 mars au 30 avril 2007. Elle a permis de suivre 28 mâles bagués couleur (14 avec nourrissage et 14 sans ). Chaque mâle était observé 3 fois avec 16-17 jours entre les observations : la première vague d'observation (7-27/3) servait de témoin sans nourrissage. Aussitôt après commençait le nourrissage pour la moitié des mâles jusqu'à la 2ème observation (24/3- 13/4 soit de 33 à 8 jours avant la ponte du 1er œuf) à la suite de laquelle était retirée la mangeoire. 17 jours plus tard avait lieu la 3ème observation (10-30/4). Chaque mâle nourri était observé le même jour qu'un mâle non nourri et une mangeoire vide était posée dans le territoire de celui-ci.

L'heure du 1er chant était notée et la production était mesurée par l'addition des durées des différentes strophes chantées entre 1h avant et 1 h après le lever du soleil.

Les différences de date et de taille de ponte entre couples nourris et non-nourris n'étaient pas significatives.  Les mâles de l'année chantaient moins que les adultes.

Les mâles nourris chantaient significativement plus tard que les autres, avec plus de 20mn de différence : 36% ne commençaient qu'après le lever du soleil contre 10% des autres. L'effet perdurait lors de la 3ème session d'observation (environ 15mn de décalage), après 17 jours sans nourrissage. Il n'y avait pas de différence significative de production totale de chant entre mâles nourris et non-nourris.

Ce retard n’est pas dû au fait que les oiseaux pouvaient se nourrir à la mangeoire plus tôt que dans la nature : aucune mésange n'a été vue le faire avant le lever du soleil. Peut-être que cette énergie plus facilement disponible permettait aux mésanges d'attaquer les intrus  au lieu de les intimider par le chant. Il est possible aussi que la concentration d'oiseaux attirés par la mangeoire attire aussi les prédateurs (épervier et chevêchette) et qu'il est plus prudent d'attendre avant de chanter, mais cela n'explique pas l'effet à long terme.

La présence de mangeoire peut attirer des femelles qui risquent des copulations hors couple, ce qui peut occuper le mâle "titulaire" du territoire au lieu de chanter et cela lui évite aussi de chanter pour retenir "sa" propre femelle, moins tentée d'aller ailleurs. Inversement, le nourrissage peut réduire les performances du mâle si les femelles fondent leur choix extraconjugal sur la vigueur du chant matinal.

21/01/2010

A quoi sert des compter les oiseaux sur les mangeoires ?

Exploration des données issues d’une opération de comptage hivernal des oiseaux dans les jardins en Wallonie et à Bruxelles

 

J-Y. Paquet, J. Poncin, M. De Sloover, D. Buchet, L. Bronne et J-S. Rousseau-Piot

 

Aves 46/4 2009 173-181

 

 Organisé par Natagora en Wallonie et Bruxelles et Natuurpunt en Flandres le premier WE de février depuis 2004 : 18 876 jardins ou stations enregistrés produisant 600 000 lignes de données en 6 ans (2004-09)

Méthode

-distribution grand public d'un formulaire avec des dessins de reconnaissance des principales espèces et des conseils de bonne pratique pour jardins.

-fourniture d’une liste préétablie d'espèces potentiellement visibles  (les M.nonnette et boréale fusionnées, la Perruche introduite dans la liste en 2005 seulement)

-l’observateur note le nb maximum d'individus observés pendant les 2 jours (une colonne par jour)

-renvoi formulaire par la poste ou saisie en ligne

Mésange bleue mangeoire red2

 

Données suivies

fréquence d'apparition et effectif moyen (calculé sur les stations où l'espèce est présente)

 

Résultats

- les stations sont concentrées dans les zones urbaines, donc les zones forestières et agricoles sont sous-représentées

-comparaison entre les cartes de l’ Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie et les résultats de l’enquête : peu de différence pour la Sittelle, extension notable de la Més.noire et du Rougegorge en hiver ; la G.musicienne, plus fréquente à l'est en nidification est plus fréquente à l'ouest en hivernage à cause de la température plus douce

-10,4 esp/jardin avec variation interannuelle (9,3 -11); Brabant région la plus riche (11), Bruxelles plus pauvre (9)

- évolution apparemment positive de la fréquence de la Perruche et de la Corneille, négative de la Grive musicienne, Moineau friquet, peut-être du M.domestique

 

Discussion  

Il est délicat d’en tirer des tendances interannuelles de population:  

- la répartition des points n’est pas représentative de l'ensemble du territoire (et les jardins où on nourrit les oiseaux ne sont peut-être pas représentatifs des autres jardins).

- la fréquentation des jardins par le Ramier et la Sittelle diminue les années à faînes.

- la fréquentation des jardins varie au cours de l'hiver avec un pic dont la date peut varier d'une année à l'autre

 

Conclusion

Cette opération dont le but principal est de sensibiliser la population à la présence de la Nature dans leurs jardins peut aussi donner des résultats scientifiquement intéressants

05/06/2008

Faut-il nourrir les oiseaux sauvages ?

Feeding birds in our towns and cities: a global research opportunity

 

Darryl N. Jones and S. James Reynolds

 

 J. Avian Biol. 39: 265_271, 2008  

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43-52% de ménages aux USA, 34-75% au R-U et 38-57% en Australie propose au moins parfois de la nourriture aux oiseaux dont la moitié chaque jour. Aux USA, 82 M de personnes distribuent 450 M de kg de graines d’une valeur de 3,5 Mds $ (+ 730 M $ pour le matériel afférent…).Du nourrissage en hiver seulement on commence à passer au nourrissage toute l’année.

L’importance de la nourriture dans la dynamique des populations et le comportement des espèces ainsi que l’utilisation du nourrissage pour aider des populations en danger ou concentrer des populations dans divers buts sont bien connues.. La plupart des études montrent que la supplémentation de la nourriture avance la date de la reproduction, allonge la période de reproduction et augmente le nombre de jeunes produits.

Et pourtant, malgré la généralisation de cette pratique, remarquablement peu de choses sont connues sur les conséquences à long terme du nourrissage des oiseaux sauvages par les particuliers.

Les auteurs décrivent certaines publications importantes sur le sujet, soulignant qu’il est grand temps de se pencher sur cette question.

 

Pourquoi nourrir les oiseaux ?

 

D’abord pour se faire plaisir…mais aussi, disent beaucoup de nourrisseurs pour réparer les dégâts faits par l’Homme à la Nature. Le plaisir personnel tend à être nié pour mettre en avant l’avantage pour la faune, spécialement au R-U où de nombreuses espèces en danger habitent beaucoup en jardin (G. musicienne ).

Mais il y a beaucoup de débats sur la question…

Mésange bleue mangeoire red

 

Impacts du nourrissage

 

Alors que le nourrissage augmente probablement la survie de certaines espèces, il concerne essentiellement des espèces très abondantes et répandues et pourrait favoriser des espèces introduites (Moineau en Australie, Perruche au R-U). Cela favoriserait aussi certaines espèces au comportement dominant sur les nourrissoirs contre des petites espèces plus timides, ce qui impliquerait le nourrissage dans une certaine baisse de la biodiversité.

Autres conséquences possibles : mise sous dépendance des oiseaux sauvages, développement de maladies, impact d’une nourriture de mauvaise qualité, modifications des déplacements et migrations, développement d’une agressivité interspécifique et face aux humains.

Sur la dépendance, des pies australiennes apportaient à leurs jeunes au nid 87% de nourriture naturelle malgré la présence de nourrissoirs. Il y a cependant des cas laissant à penser à des dépendances des oiseaux, mais pas d’études probantes.

Des études sur le Geai bleu et la Pie australienne ont montré une avancée de la date de nidification de 17 et 13 j respectivement chez les populations nourries. En milieu urbain, on a aussi souvent montré une augmentation du nombre de nichées, de la survie des individus et souvent, mais pas toujours du succès reproductif, en impliquant, mais sans preuve, le nourrissage.

Bien peu est connu sur l’influence à long terme de la qualité de la nourriture (pain ou au contraire à haute qualité nutritionnelle).

Des cas de maladies ont été attribués aux concentrations créées par des nourrissoirs (Trichomonas chez les Fringilles en 2006 en Europe, une conjonctivite à Mycoplasmes chez Carpodacus mexicanus  aux USA). Cela a même une fois poussé un service officiel (en Californie) à demander la suspension temporaire du nourrissage.

 

Défendre ou dénigrer le nourrissage

 

En Australie, au vu des risques supposés, certaines personnes et organismes découragent toute forme de nourrissage, et pas seulement dans les réserves.

Dans l’hémisphère Nord, on encourage plutôt le nourrissage en donnant comme raison les avantages pour les oiseaux et le plaisir des humains, mais aussi l’intérêt du contact avec la Nature qui pousse ensuite à la défendre.

Collège mangeoire

Une mangeoire permet de sensibiliser un public nouveau 

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Ces divergences mettent en avant le faible niveau de connaissances scientifiques sur la question.

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 Conclusion 

Ce qui est certain, c’est que le nourrissage influe sur la reproduction des oiseaux : de manière importante ? en bien ou en mal ? on ne le sait pas …

Malgré tout cette pratique est sans doute appelée à se répandre chez les Occidentaux urbains.

Le développement des opérations de « Science citoyenne » donne des possibilités nouvelles d’étude de l’impact du nourrissage mais elles posent des problèmes méthodologiques délicats.

Pour étudier l’importance de la qualité de la nourriture, il est important de déterminer le pourcentage que représente la nourriture artificielle suivant les espèces et les saisons.

Il est important que les chercheurs urbains intègrent la question du nourrissage dans leurs recherches.